Écrit par Mathieu Giroux
Assis sur le bord d’une plage, nous observons les vagues animées par la fougue océanique avancer sur la mer avant de s’écraser sur les récifs après un long voyage. C’est un cycle perpétuel et d’une grande beauté. Sa beauté n’est pas qu’apaisante, elle est spirituelle.
Lorsque nous observons des vagues, nous plongeons dans notre for intérieur et ce spectacle naturel devient un compagnon à nos souvenirs, nos pensées et notre méditation. Une vague est un miroir dont le reflet diffère pour chaque personne.
Cette description est aussi valide pour les films dont les images ont un sens différent selon le regard porté. Semblable à celles que nous retrouvons sur les mers japonaises, Super Happy Forever de Kohei Igarashi est une de ces charmantes vagues.

Vacances sous nuages gris
Sano (Hiroki Sano) retourne à la station balnéaire japonaise d’Atami pour un séjour avec son ami Miyata (Yoshinori Miyata). Quelque chose a changé toutefois. Le soleil n’est plus aussi brillant qu’avant, les nuages sont plus gris et même la mer semble plus triste. Pourquoi ? Parce que la dernière fois que Sano y était, il avait rencontré sa future épouse, Nagi (Nairu Yamamoto). Cette fois, elle n’est pas présente, car elle est décédée. La station balnéaire est devenue le lieu de repos des souvenirs du jeune homme japonais.

Une carcasse ambulante
Sano n’est plus un homme, il est une carcasse ambulant dans ces lieux fantômes où seuls les souvenirs survivent au temps. Ses mouvements sont lestes, son regard, absent, et son bonheur, mort et enterré.
Sa mélancolie est encore plus tonitruante aux côtés de Miyata, éternel optimiste grâce à la philosophie du culte « Super Happy Forever ». Ce culte, Sano ne veut rien en savoir. D’ailleurs, tout ce qu’il souhaite, c’est une cigarette et retrouver sa casquette rouge, deux objets associés à sa défunte femme. Le malheur est dans les détails, pas dans les longs dialogues, et le film l’a très bien compris.
Hiroki Sano ne fait pas qu’interpréter un homme endeuillé, il en incarne la profonde tristesse et la caméra en capture toute l’essence. Nous ressentons sa souffrance et nous la vivons. Nous ne pouvons qu’éprouver une empathie pour cet homme désagréable qui n’en demande aucune, car nous le comprenons.

Un homme amoureux
Toutefois, Sano n’est pas que mélancolie, il est aussi amour lorsqu’il est aux côtés de sa future bien-aimée, Nagi, et, là encore, la caméra capture tout.
Le voyage commence par un événement anodin. Une femme endormie rattrape son téléphone en pleine chute de justesse. Les deux futurs amoureux assistent à l’événement et poussent un cri malgré eux avant de s’échanger un regard complice, le premier de tant d’autres. Cette première rencontre est le point de départ d’un voyage où les deux tourtereaux partageront de précieux moments.
La caméra évite toute stylistique pour laisser toute la place à l’essentiel : la chimie puissante entre les deux acteurs et l’amour en devenir. Sano et Nagi marchent dans les rues japonaises, discutent de tout et de rien, et savourent sur le trottoir un ramen acheté au dépanneur. Nul secret sur la destination de ce voyage pour les spectateurs, car nous connaissons bien la chanson. Cela n’empêche en rien de savourer toute la tendresse et surtout l’authenticité de cette charmante aventure.

L’île à deux faces
Le film, séparé en deux parties, présente deux Sano diamétralement opposés : le premier bouleversé par le deuil et le second animé par une fougue amoureuse. Qu’est-ce qui les unit ? Atami.
Cette ville réussit à évoquer autant la dépression que l’amour. L’hôtel exprime à la fois la solitude et l’aventure ; les plages, le silence et l’intimité ; les rues, la mélancolie et la chaleur humaine.
Le réalisateur, Kohei Igarashi, disait dans une entrevue avoir visité à plusieurs reprises la ville durant son enfance, le film en est une preuve. Ses angles sombres, tout comme ceux lumineux, sont projetés devant les yeux des spectateurs avec une intimité remarquable.
Nous sommes des touristes avec un accès privilégié à l’intérieur de l’âme même de ces lieux. Ils nous sont présentés avec tout leur naturel et sont embellis par la beauté des images de la caméra d’un cinéaste plongé dans son art.

Pas de nouveauté, que du charme
En tant que tel, Super Happy Forever ne présente aucune nouveauté. C’est un film vu et revu de toutes les manières possibles depuis la naissance du cinéma. Cela empêche-t-il d’éprouver du plaisir pour autant ? Pas du tout.
Le film offre un regard authentique porté vers cette histoire connue par tous en y ajoutant une petite touche de poésie et de tristesse aux images. L’amour est au cœur de tous et, pendant une heure et 34 minutes, chacun plongera dans son for intérieur où reposent des souvenirs aussi doux que douloureux. Un miroir dont le reflet dépend de nous, tout comme une vague japonaise s’écrasant sur la rive. C’est paisible et intime, et c’est bien assez.
