Écrit par Mathieu Giroux
En 1981, sort au cinéma le film allemand Die bleierne Zeit réalisé par Margarethe von Trotta. Une fois traduit en français, le titre devient « Les Années de plomb », expression maintenant utilisée pour désigner cette décennie où les attentats politiques s’enflammaient sur le fond de la guerre froide, soit les années 70.
L’Italie, là où l’expression est d’abord née, a été le cœur de cette période, mais aucunement sa limite. Avec le coup d’État de Pinochet au Chili en 1973 et celui de Videla en Argentine en 1976, la démocratie sud-américaine avait elle aussi du plomb dans la poitrine. Une de ces balles tirées était brésilienne.
En 1964, un putsch militaire renverse la présidence brésilienne de João Goulart et une dictature militaire prend le pouvoir jusqu’en 1985. Cette période a été marquée par la torture, les meurtres et les disparitions des opposants politiques. Selon la Commission nationale de la vérité publiée en 2014, le bilan des victimes monte à 434.
L’ombre de ces deux décennies plane toujours au-dessus du pays, et cela est d’autant plus vrai depuis la tentative de coup d’État en 2022 de l’ancien président Jair Bolsonaro. Lorsque l’histoire menace de se répéter, il est de notre devoir de la raconter pour l’enfermer de nouveau dans les livres d’école. Par chance, le cinéma est l’outil parfait pour accomplir une telle tâche.
En 2024, l’excellent Je suis toujours là de Walter Salles en avait été le flambeau en racontant l’histoire d’une famille brésilienne visée par la répression militaire en 1971. Cette année, la flamme est passée à L’Agent secret, réalisé par Kleber Mendonça Filho et le résultat est remarquable, mais moins bien maîtrisé que son prédécesseur.
Un réfugié au carnaval
Nous sommes en 1977, en pleine dictature brésilienne, et Marcelo (Wagner Moura) fuit son passé mystérieux à bord de son automobile. Qu’a-t-il fait ? Nous ne le savons pas, mais sa vie est en danger. Cela ne l’empêchera pas d’essayer de renouer avec son jeune fils, Fernando (Enzo Nunes), pour se construire une nouvelle vie. Patience sera le mot d’ordre pour l’homme réfugié à Recife, où le carnaval bat son plein. Mais le temps, lui, commence à se faire court.

Abandonnés à nous-même
Là où Je suis toujours là avait réussi la prouesse d’être accessible à tous sans perdre en profondeur, L’Agent secret ne peut pas en dire autant. Nous devinons plus que nous savons, et ce, pas toujours avec succès. La longue introduction au début de ce texte n’est pas anodine, elle nous est même nécessaire pour ne pas se sentir abandonnés dans son siège de cinéma. Car 2 h 40 dans l’incertitude, c’est un peu long.
Et même là, le film ne nous donne pas de faveur. Utilisant le mystère comme procédé pour nous maintenir en haleine tout en manipulant la chronologie des événements mettant en scène une panoplie de personnages, l’œuvre brésilienne ne lance que rarement des bouées pour sauver les spectateurs en naufrage. Ils ne sont jamais bien loin du bateau, mais juste assez pour se sentir dépassés.

Les années 70 dans toute leur splendeur
L’œil récompensé sera celui qui observe le film, non dans son tout, mais bien par morceau. Car force est d’admettre que les scènes sont tout simplement excellentes.
Très inspiré par les films à suspense des années 70 où politique rimait avec complot, L’Agent secret capture en tout point la richesse cinématographique de cette décennie. La scène d’introduction en est la preuve.
Marcelo gare sa voiture dans une station essence, devant le cadavre d’un voleur recouvert de carton sous un soleil ardent. Voyant l’air interrogé de son client à la vue de la dépouille vieille de quelques jours déjà, le pompiste lui explique nonchalamment que le jeune homme a été tiré après avoir tenté de voler un bidon d’essence. La police arrive enfin sur les lieux, mais elle est très peu intéressée par le voleur. Non, elle souhaite plutôt effectuer un contrôle de sécurité auprès de Marcelo. Après quelques minutes de tension, les deux agents repartent calmement avec comme seul trésor obtenu le paquet de cigarettes du réfugié politique.
Une scène n’est pas une affaire de quelques secondes, mais bien de quelques minutes. Laisser le temps aux images de respirer et de raconter une histoire est un véritable art nécessaire à maîtriser pour bâtir une tension palpable. Ça, le cinéaste l’a bien compris. Une menace est bien présente, mais nous ne savons jamais sous quelle forme. Empreint d’une vision hitchcockienne, le film démontre que le spectaculaire ne repose pas dans l’explosion, mais bien dans l’anticipation de ladite explosion.
L’efficacité ne serait pas telle sans une caméra conséquente, et, là encore, le travail est remarquable. L’enfer de Marcelo est capturé avec une photographie flamboyante. Le soleil est éclatant et les couleurs sont vives, la beauté de la ville présentée est en décalage complet avec le malheur reposant sur les épaules du Brésilien et de son pays. Une terre sauvage où les crocs de la bête sont camouflés dans une peinture paradisiaque embellit par les chants fougueux du festival.

Un cieil étoilé sous le soleil
Enfin, les nuances de ce portrait sont aussi reflétées par ses nombreux personnages, mais surtout par leurs interprétations toutes mémorables à leur façon. Bien sûr, lauréat du Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2025, Wagner Moura capture les regards avec son jeu à la fois doux et indomptable, mais il n’en est aucunement la seule vedette. Tânia Maria, dans le rôle de Dona Sebastiana, éclate à l’écran en tant que vieille punk séduisante par son amour incommensurable pour le monde et sa haine contre le système ; Robério Diógenes, dans le rôle du lieutenant corrompu Euclides, se nourrit de notre haine avec sa monstruosité charismatique à souhait ; Roney Villela, dans le rôle du vétéran mercenaire Augusto, nous terrifie par son caractère d’un calme impétueux. Il me faudrait une page complète pour lister l’ensemble du talent réuni dans ce film.
En bref, même si le scénario nous paraît par moment nébuleux, ses qualités, beaucoup moins. À l’image de Je suis toujours là, L’Agent secret promet d’être un adversaire à ne pas sous-estimé au moment de la 98e cérémonie des Oscars le 15 mars prochain.

