La Nuit fébrile de Ari Aster – Eddington

Écrit par Mathieu Giroux

Ari Aster s’assied devant son ordinateur et ses doigts sont fébriles. Il est anxieux, le cinéaste doit « pitcher » son prochain film aux producteurs de A24 demain matin et devant lui se trouve une page blanche. En manque d’inspiration, rien de mieux qu’un petit tour sur les Internet.

L’actualité est toujours un bon point de départ, qu’y a-t-il aujourd’hui ? Pas grand-chose… Oh, « 5 ans après le premier cas de COVID-19, où sommes-nous rendus ? » Voilà une idée intéressante, pourquoi ne pas écrire une histoire plongée aux débuts de la pandémie ? Allons au sud des États-Unis, au Nouveau-Mexique par exemple.

Que retenons-nous de cette pandémie ? Anxiété due au confinement, la colère contre les masques, toute la confusion sur la nature du virus, le complotisme dirigé vers les gouvernements. Ari Aster laisse ses doigts pianotés sur son clavier avec une aisance qui ne lui est pas étrangère. La magie est de retour, une histoire prend vie.

Il continue sa lancée, rien ne peut plus l’arrêter. Le tout va se dérouler dans un village fictif, il va y avoir un shérif en colère (Joaquin Phoenix, c’est évident) contre le maire (pourquoi pas Pedro Pascal, tout le monde l’adore lui maintenant). Joaquin va se présenter pour devenir lui-même le maire pour obtenir un pouvoir digne de ceux des shérifs du Far West et mettre fin au confinement. Là on parle.

Bon, l’idée n’est pas mal, mais cela manque un peu de piquant. Après Beau is Afraid, il ne peut plus se contenter d’une histoire conventionnelle, se dit le cinéaste… Ari Aster ajuste ses lunettes, craque ses doigts et jette un coup d’œil à l’horloge : 1 h 12. Sa rencontre est à 9 h demain matin, il doit se dépêcher.

L’homme écrit tous les mots qui lui passent par la tête. Construction de serveurs pour une base de données, manifestations Black Lives Matters, culte de la souffrance, traumatismes reliés au viol, amitié rompue en raison de jalousie amoureuse, règne des réseaux sociaux, téléphones omniprésents, complotisme, terroristes antifas, culpabilité blanche, mère manipulatrice, assassinats politiques, territoires autochtones non cédés, fusillades dans les rues, influenceurs vedettes, paralysie motrice, pantin politique, voyeurisme… 1 h 33, il y a de quoi trouver une histoire là-dedans.

Toutefois, il a besoin d’être cohérent demain et juste énumérer des mots ne va pas être suffisant. Pour l’aider, Ari Aster décide d’envoyer le fichier à son bon ami Bill Hader, l’acteur et scénariste est toujours réveillé à cette heure-là et il sera capable au moins de trouver une ligne directrice dans tout cela. Complètement épuisé, le cinéaste ouvre son courriel et envoie le message… au mauvais destinataire.

En effet, le message a été envoyé au dernier destinataire : les producteurs A24. La panique le prend. Comment vont-ils réagir ? Ils vont croire qu’il est complètement fou. Peut-il retourner en arrière ? Bien sûr que non. Bon, Ari Aster accepte son sort et se console en se disant qu’il n’aura qu’à leur expliquer demain et il trouvera une solution comme toujours. Il se laisse tomber sur son fauteuil et il s’endort instantanément.

Ses yeux s’ouvrent : 8 h 14. C’est limite. Il exécute sa routine du matin et se rue vers les bureaux de A24. Trois minutes de retard, cela aurait pu être bien pire. Le cinéaste salue poliment tout ce monde qu’il connaît bien maintenant et entre directement dans la salle de rencontre.

À sa grande surprise, tout le monde le regarde sans dire un seul mot avec un grand sourire. Un homme se lève et lui serre la main en le félicitant : « Bravo Ari, tu as encore réussi un coup de maître ! » Voyant son air confus, l’homme continue. « Nous avons tous lu ton document, et tous sommes d’accord. Seul un esprit comme le tien sera capable de créer un film avec tant d’éléments contemporains et audacieux. Nous, chez A24, on est fiers d’être derrière des projets qui n’ont pas peur de choquer, ton film est accepté, tu peux commencer à tourner quand tu veux. »

Une seule question traverse l’esprit d’Ari Aster à ce moment-là : « Comment va-t-il pouvoir concocter un film cohérent avec tant d’éléments ? C’est tout simplement impossible ! » Hélas, il avait raison.